Le Climat, le Complotisme et les Médias

Les climato-sceptiques sont-ils des conspirationnistes comme les autres ? Même si leur thèse présente des traits communs avec le complotisme en général, il apparaît qu’elle a aussi ses particularités, qui en font un objet d’étude singulier.

Le climato-scepticisme peut-il s’apparenter à une théorie du complot ? Pour répondre à cette question, appuyons nous sur les possibles éléments communs qui les caractérisent. Premièrement, les théories du complot démentent une version officielle, appuyée par la science. C’est effectivement ce à quoi s’emploient les climato-sceptiques en réfutant le consensus scientifique sur le fait que le dérèglement climatique soit dû à l’homme,  voire en avançant que la planète ne serait pas en train de se réchauffer, mais de refroidir. Comparée à d’autres théories cependant, comme par exemple celle de la Terre plate, plusieurs scientifiques se sont exprimés en sa faveur, parfois même sur un blog de vulgarisation du CNRS. Certes, souvent, ces scientifiques viennent d’un autre domaine, et leur expertise sert plus d’argument d’autorité que de véritable démonstration. Mais, dans l’exemple de la Terre plate, on conçoit mal qu’un scientifique, de quelque domaine que ce soit, puisse défendre la théorie conspirationniste. Le grand public peut donc parfois avoir du mal à s’y retrouver : certaines sources peuvent sembler sérieuses, citent même des publications scientifiques, et jouent sur le fait que la science du climat est complexe pour les non-initiés. Ainsi, il est plus facile de tromper son lectorat.

Surtout, l’aspect important des complots est le bouc-émissaire. Souvent un petit groupe de personnes, agissant dans l’ombre, supposées puissantes et dotées d’intentions de domination. Par exemple, les illuminatis, les reptiliens, le gouvernement… Les organisations citées par les climato-sceptiques en général sont le GIEC et la NASA, ou un supposé lobby climatique. Difficile pourtant de dire que tous les climato-sceptiques soient conspirationnistes. Probablement certains doutent simplement d’un consensus scientifique, sans pour autant faire porter le chapeau à une entité particulière. Il y aurait donc un panel, allant de personnes simplement désinformées, à de véritables complotistes, qui croient à un puissant pouvoir secret à l’œuvre.

Enfin, un des principes qui maintient les complotistes dans leur mode de pensée est le défaut de réfutabilité. Une théorie du complot est par essence irréfutable, ce qui rend le débat inutile. Apporter des preuves qui contredisent la théorie renforce la croyance du complotiste, parce qu’elles sont produites par l’adversaire, qui doit donc faire partie de la conspiration. À partir d’un certain niveau de croyance, il ne sert donc à rien d’essayer de convaincre un conspirationniste par les faits. Ce phénomène est bien visible pour les climato-sceptiques sur la toile, comme pour les autres théories complotistes, et notamment sur les réseaux sociaux. On y observe aussi le renversement de la charge de la preuve : c’est aux convaincus du consensus scientifique, paradoxalement, d’apporter la preuve qu’il n’existe pas de complot. Les climato-sceptiques deviennent donc des climato-réalistes et s’opposent aux climato-crédules, qui seraient des naïfs dénués d’esprit critique.

En résumé, le climato-scepticisme coche bien des cases sur la liste des caractéristiques d’une théorie du complot. Pourtant, il semble exister un point de divergence de taille : le traitement médiatique. En effet, la place réservée aux climato-sceptiques dans certains médias est parfois disproportionnée, comme l’analyse le journaliste Sylvestre Huet, dans un épisode de la fabrique des médias intitulé L’environnement dans les médias : un pas en avant, deux pas en arrière?, qui revient sur la séquence télévisée entre Pascal Prau et Claire Nouviant. L’écologiste Claire Nouvian était alors entourée de plusieurs climato-sceptiques, dans une émission sur le thème du dérèglement climatique. Si ce sujet faisait état d’une véritable controverse scientifique, il aurait fallu en effet inviter des tenants de différents points de vue, dans le but d’avoir un débat scientifique. Mais dans le cas du dérèglement climatique, ce n’est pas le cas : il n’y pas lieu de donner le même crédit aux climato-sceptiques qu’à leur opposants. Pour revenir à la comparaison précédente, imaginons le même plateau, sur le thème de l’astrophysique : la chaîne aurait-elle invité un groupe de tenants de la théorie de la Terre plate ? Probablement pas.

De la même manière, en 2010, les climato-sceptiques Claude Allègre et Vincent Courtillot avaient pu profiter d’une exposition médiatique démesurée pour mener une campagne de désinformation sur le climat. Sylvestre Huet revient d’ailleurs sur cet épisode sur son blog, en montrant justement qu’une enquête sociologique de l’ADEME avait mesuré un pic de « climato-scepticisme » en 2010. Il détaille bien la causalité entre les deux événements, et appelle à une prise responsabilité des journalistes sur ce sujet.

Par ailleurs, Claude Allègre et Vincent Courtillot ne sont pas des cas isolés, et ne sont pas les seuls responsables du développement du climato-scepticisme. Il a aussi été propagé par des lobbies, surtout aux États-Unis, qui ont pour objectif de saper la version des scientifiques, , notamment l’Institut Heartland, ou encore le pétrolier Exxon. Même le gouvernement de ce pays est en cause : le président Donald Trump lui-même est climato-sceptique, et l’agence de protection environnementale ne sera probablement pas un contre-pouvoir : elle est dirigée par Andrew Wheeler, ancien lobbyiste de l’industrie du charbon, nommé par Trump lui-même.

C’est là une différence fondamentale avec d’autres théories complotistes : il existe un enjeu financier important, derrière cette controverse qui en réalité n’en est pas une. Au départ, ce serait donc surtout de la désinformation, ce qui est pratiqué aussi par d’autres lobbies dans divers secteurs (tabac, agroalimentaire, etc). Puis une frange de l’opinion se serait approprié ce faux débat, le transformant parfois en théorie conspirationniste. Alors, pourquoi le climat plutôt qu’autre chose ? Peut-être parce que la problématique climatique concerne tout le monde, et que ce sont les modes de vie qui sont menacés. Il est tentant, pour éviter de se confronter au problème, ou pour le simplifier, de se dire qu’il a été fomenté par une organisation puissante, et ainsi se déresponsabiliser.

Essayons cependant de ne pas tomber dans un conspirationnisme antagoniste, en adoptant une logique uni-causale, qui consisterait à dire que les seuls lobbies pétroliers seraient à l’origine du problème climatique. Cela simplifie certes la recherche des réponses à apporter. Mais pour apporter les bonnes solutions, mieux vaut d’abord bien comprendre le problème dans toute sa complexité.

Image : Flickr

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