L’économie du savoir est-elle décarbonée ?

Une économie immatérielle fondée sur la connaissance est possible et souhaitable, selon certains économistes. Elle permettrait de réduire les dégâts causés à l’environnement, tout en maintenant la croissance économique. Face à l’urgence climatique, la théorie est séduisante. Mais tiendra-t-elle ses promesses ?

En 1962, Fritz Machlup, un économiste américain, publie un livre intitulé The Production and Distribution of Knowledge in the United States où il théorise le concept de knowledge economy : l’économie de la connaissance ou du savoir. D’abord travaillant sur les brevets, il avance qu’en fait, ceux-ci font simplement partie d’un tout, incluant toute la production et distribution d’information (publicité, journalisme, enseignement, etc.). Il calcule que cela représente 29% du produit intérieur brut (PIB) américain, et ce, déjà bien avant l’ère du numérique, qui a depuis décuplé les échanges d’information.

Ce concept est rapidement repris, notamment en France dans le rapport Nora-Minc sur l’informatisation de la société, puis aux États-Unis dans les années 90 par l’économiste Paul Romer. Quand on lui demande : « Vous citez souvent l’explosion d’idées comme une source de croissance économique. Que voulez-vous dire par là ? » Paul Romer répond : « Jusqu’à tout horizon concevable – je dirais environ dans 5 milliards d’années, quand le soleil explosera – nous ne serons jamais à court de découvertes. » Pour lui, ces découvertes sont synonymes de croissance économique, dans le cadre du concept d’économie de la connaissance. Il ajoute donc : « Il n’y a absolument aucune raison pour laquelle nous ne pourrions pas avoir une croissance persistante aussi loin dans le futur que l’on peut imaginer ».

Puis, en 1999, l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE) publie un rapport qui vise à « Mesurer les économies fondées sur le savoir ». Selon ce rapport, « L’aptitude à créer, à distribuer et à exploiter les connaissances et l’information semble prendre une importance croissante et elle est souvent considérée comme le facteur déterminant de la croissance économique ». Pour l’OCDE donc, le savoir est capital, mais ne créé pas forcément de la croissance à lui tout seul. D’ailleurs, elle parle d’une industrie « fondée sur le savoir » qui inclue « les industries manufacturières de haute et moyenne-haute technologie et services tels que finances, assurance et communications ». La définition est large, et inclut des secteurs qui ne font pas que produire et vendre de l’information, mais aussi des biens matériels. En conséquence, la part du PIB correspondante est estimée à 50 %.

Le matériel et l’immatériel semblent donc difficile à séparer distinctement. Idem pour les investissements : dans le rapport, investissement en « capital physique » et en savoir sont différenciés. Cependant, l’OCDE note que « L’investissement en savoir est par nature beaucoup plus difficile à mesurer ». Par exemple, le rapport indique : « On a soustrait des dépenses de R-D [recherche et développement, ndlr] l’élément matériel pour ne tenir compte que de la partie incorporelle », mais ne donne pas le détail de ce calcul. Mais est-il bien pertinent de séparer ces dépenses ? Un service R-D qui fonctionne avec des ingénieurs travaillant simplement avec la puissance de la pensée n’est pas possible en réalité. Il faudra forcément du matériel, au moins informatique. Certes, il est possible de penser que la part d’investissement immatériel augmente plus vite que la part matérielle, par exemple en augmentant les salaires. Mais une industrie de haute technologie nécessitera des équipements de haute technologie.

Malgré ce flou, la thèse de l’économie du savoir est quand-même plébiscitée par certains économistes libéraux, et gagne dans les années 2010 une composante environnementale. L’OCDE, Dans son article « La croissance par le savoir », expose l’enjeu : « Dans les économies avancées, le vieillissement des populations et la raréfaction des ressources naturelles rendent la croissance de plus en plus tributaire des hausses de productivité fondées sur le savoir. Contrairement à la main-d’œuvre, aux ressources naturelles et au capital physique, les actifs intellectuels ne s’épuisent pas. » L’économie du savoir serait donc un moyen de pérenniser, voire de relancer la croissance économique, en réduisant les consommations de ressources, et en particulier les hydrocarbures.

En 2015, la même idée se retrouve dans l’introduction au livre « Économie de la connaissance » de l’essayiste Idriss Aberkane : « Une croissance infinie est impossible avec des ressources finies, mais une croissance infinie avec la connaissance est non seulement possible mais facile. En conséquence, l’économie de la connaissance capture la totalité du développement durable ». Le corollaire est que cette économie résout le problème climatique : en utilisant moins d’énergies fossiles, les émissions de dioxyde de carbone baisseront. Pour résumer, il serait donc nécessaire de changer l’économie actuelle, carbonée, en économie de la connaissance, décarbonée.

Qu’en pensent justement les experts de l’énergie ? Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, qualifie l’économie de la connaissance de mythe. Selon lui, une économie plus portée sur les services, la recherche, ou la gestion, ne peut exister que grâce à une part bien matérielle de l’économie. En effet, les emplois intellectuels sont rendus possibles, et nécessaires, par une l’augmentation des flux matériels, directement dépendants de l’énergie. D’autre part, les machines remplacent beaucoup de travaux manuels, ce qui libère du temps pour des tâches intellectuelles, celles justement regroupées dans « l’économie de la connaissance ». En conséquence, elle est donc l’inverse d’une économie décarbonée : au plus une économie serait tournée vers les services, au plus son bilan carbone serait mauvais. Ainsi, Jancovici remarque : « Si nous passons en revue les pays de la planète, n’est-il pas frappant de constater que la proportion d’emplois dans le tertiaire est, grosso modo, proportionnelle à la consommation d’énergie par habitant ? »

Pour Gaël Giraud, économiste à l’Agence Française de Développement, la croissance est bien directement dépendante de notre consommation d’énergie. Il critique ainsi les branches de l’économie qui négligent cette dépendance : « Pour les physiciens, il ne fait aucun doute que rien n’advient sur cette Terre sans l’intervention, à un endroit ou un autre, de l’énergie. Pourtant cette trivialité n’est pas admise par tous les économistes néoclassiques. La plupart d’entre eux continuant d’utiliser des petits raisonnements fort discutables pour justifier leur désintérêt à l’égard de l’énergie et de l’ensemble des ressources naturelles ». Selon lui, les découvertes de nouveaux gisements énergétiques ont été des étapes clés dans l’histoire de l’économie. Ceci dès le XIIème siècle avec la prolifération des moulins à vent en Europe.

Enfin, l’économie dématérialisée s’appuie en grande partie sur le numérique. Phillipe Bihouix, ingénieur spécialiste des métaux, montre au contraire que ce nouveau monde numérique est possible grâce à des ressources bien matérielles. « Le numérique n’a évidemment rien de virtuel : le secteur des télécommunications et de l’informatique a un impact environnemental majeur, par son utilisation de ressources et par sa consommation d’énergie […] les sources s’accordent autour de 10 % de toute l’électricité mondiale actuellement, et le chiffre est en forte progression ». Il ajoute que la consommation de papier en France n’a baissé que de 1,3 % entre 2000 et 2010, exemple du faible impact sur les ressources matérielles.

Data Center 16
Photo d’un data center, emblème de la consommation énergétique et matérielle du numérique

Pourtant, la consommation d’énergie primaire a baissé en Europe entre 2006 et 2012, alors que le Produit Intérieur Brut (PIB) Européen, mesure de la croissance, a augmenté, ceci malgré la crise économique. N’est-ce pas la preuve que l’Europe est en train d’aller vers une économie du savoir moins consommatrice d’énergie ?

Selon Sylvestre Huet, journaliste scientifique spécialiste du climat, cette baisse est la conséquence de « l’augmentation des importations d’objets et l’abandon récent du charbon pour l’électricité dans certains pays (Royaume-Uni) » (voir paragraphe L’Europe peut mieux faire). Il ajoute : « La correction de ses émissions par le solde des import/export annule la baisse apparente depuis 1990 ». Cela montre que l’économie européenne, bien que largement tournée vers les services (voir PIB par secteur), ne diminue pas réellement ses émissions mais les exporte. Comment ? En délocalisant les industries émettrices de CO2, qui produisent les biens importés par l’Europe. Ceci explique l’augmentation de l’empreinte carbone en France, calcul qui prend en compte justement le CO2 émis par toute la consommation, incluant les biens produits à l’étranger. Selon Sylvestre Huet donc : « il n’y a pas de « découplage » entre émissions de CO2 et PIB au niveau mondial : seule la crise financière de 2008 et ses conséquences économiques et sociales en 2009 ont pu altérer la croissance continue des émissions ». Ainsi, globalement, le PIB et les émissions ne baissent pas.

L’économie de la connaissance ne semble donc pas être réaliste. S’il est possible de rendre l’économie plus efficace en énergie en augmentant la productivité des machines, l’économie reste bien enchaînée à l’énergie. Un exemple fort illustre ce principe : selon Jean-Marc Jancovici, s’appuyant sur les données du GIEC, les émissions doivent baisser de 4,5 % par an pour rester à 2°C de réchauffement. Or, il n’y aurait que deux années où ce chiffre a été atteint : en 1945, suite à la chute brutale des industries Allemandes et Japonaises, et au plus fort de la crise pétrolière des années 30, en 1932. Le choix ne semble donc pas d’opter pour une économie carbonée ou décarbonée, mais de décider s’il faut préserver la croissance économique ou le climat.

Pour aller plus loin : papier de l’institut momentum sur le découplage entre énergie et croissance.

Image bannière : crédits sur Flickr

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